L'église Saint-Vénérand

                        

Depuis plus de cinq siècles, l’église Saint-Vénérand, insérée dans un tissu urbain ancien, est un édifice majeur de la rive gauche de la Mayenne à Laval. Elle anime la vie spirituelle d’une grande paroisse et constitue un joyau du patrimoine lavallois.

Une nouvelle église pour le faubourg du Pont de Mayenne

 Après avoir bâti sur la rive droite de la Mayenne une cité avec son château, son église et ses remparts, la ville de Laval connaît après la guerre de Cent Ans, dans la seconde moitié du XVe siècle, une extension qui fait grandir des faubourgs. Celui qui est situé à la sortie de Laval sur la route du Mans, le faubourg du Pont de Mayenne – ou de Mayne – connaît alors un essor rapide avec le développement de l’industrie textile lavalloise. Il fait partie de la paroisse Saint-Melaine, longtemps rurale, dont le prieur-curé réside à 1,7 km du Vieux Pont. Marchands blanchisseurs, maîtres tisserands, ouvriers lavandiers et tissiers qui se pressent dans ce quartier souhaitent disposer d’une église plus proche de leur domicile et aussi peut-être d’un édifice qui soutienne la comparaison avec la Trinité de l’autre côté de la Mayenne.

 La construction de l’église Saint-Vénérand n’est donc pas due à la création d’une paroisse nouvelle mais au déplacement du lieu de culte à l’intérieur de la paroisse Saint-Melaine. Elle nous est relatée par Guillaume le Doyen, un contemporain, notaire du quartier, qui a rédigé Les Annales et chronicques du païs de Laval. L’emplacement retenu est une hôtellerie donnant sur l’axe principal du quartier, la rue qui traverse Laval. La première pierre est posée le 16 mai 1485 par Guy XIV, âgé de près de quatre-vingts ans, qui se présente comme le fondateur de l’église, en présence de sa femme Françoise de Châteaubriand et de son fils, le comte de Montfort, futur Guy XV.

La nouvelle église doit beaucoup au soutien du comte de Laval, heureux de l’agrandissement de sa ville. Parmi les bienfaiteurs connus, citons un riche bourgeois, Jean Boulain, qui donne en 1521 la verrière du Crucifiement et François de Launay qui offre en 1525 celle de Moïse. Beaucoup d’autres paroissiens apportent leur contribution financière à la construction d’une église qui fait la fierté du quartier. Le vocable de l’église, Saint-Vénérand, est adopté en raison du don fait par le comte de Laval de reliques de saint Vénérand, venant de l’église d’Acquigny dans l’Eure, dont le seigneur est aussi Guy XIV. Selon la tradition, saint Vénérand est un diacre décapité à Acquigny au IVe siècle. En 1522, l’église, un peu plus petite que maintenant, est consacrée par le coadjuteur du cardinal Louis de Bourbon. évêque du Mans,

Une belle église du XVIe siècle

Saint-Vénérand est l’une des rares églises paroissiales construites en France à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle. L’architecture de son chœur rappelle le gothique mais sa voute est décorée de magnifiques caissons de tuffeau comme dans les châteaux Renaissance. Pour la nef, les piliers octogonaux et la voute en bois montrent un éloignement par rapport à la référence gothique. Le clocher est une fine aiguille en ardoise, un modèle qui devient fréquent à cette époque. La façade, impressionnante de verticalité, est soutenu par de gros contreforts qui encadrent des sculptures du gothique flamboyant surmontées d’un arc majestueux terminé par un fronton triangulaire à la façon de l’art antique. Le manque de recul empêche une vue d’ensemble de cette façade originale et grandiose. Si l’historien de l’art aime distinguer ce qui est gothique et Renaissance dans cette église Saint-Vénérand, les fidèles et les visiteurs admirent son intérieur harmonieux et apaisant.

 Le transept de Saint-Vénérand possède de splendides verrières prouvant que des artistes maîtrisent encore l’art du vitrail au début du XVIe siècle. Celle du croisillon occidental présente la Crucifixion ; plusieurs scènes de la passion du Christ sont facilement identifiables, telles Jésus au jardin des Oliviers, la baiser de Judas, la flagellation et le calvaire ; la rénovation a restitué des couleurs vives et le bleu en arrière-plan des croix semble avoir retrouvé son éclat original. A l’ouest, la verrière consacrée à Moïse est dégradée par les vents humides en provenance de l’ouest.

L’enrichissement du décor aux XVIIe et XVIIIe siècle

L’église Saint-Vénérand bénéficie du mouvement religieux et artistique visant à orner les autels par des retables. Le plus ancien est celui de la Vierge daté de 1610 ; par l’utilisation du tuffeau et du marbre, la présence de guirlandes et le fronton brisé à volutes, il annonce la grande période des retabliers lavallois qui rayonne aux XVIIe et XVIIIe siècle en Mayenne et dans les départements voisins. Les retables des Évêques, de saint Jean-Baptiste, de saint-Joseph et de sainte-Anne sont disposés sur les côtés du chœur alors que celui de Notre-Dame-des-Anges au fond de l’église attire le regard dès l’entrée en achevant la perspective de l’axe de la nef.

Dans les niches des retables ou sur des supports séparés, des statues en terre cuite embellissent aussi l’église Saint-Vénérand. A gauche de l’autel de la Vierge, saint Vénérand, condamné à la décapitation, tient sa tête dans ses mains à la manière de saint Denis ; à droite, saint Sébastien, très populaire parce que invoqué contre les épidémies, est représenté tombant à terre après avoir été percé de flèches. Parmi les autres statues, l’évêque saint Julien faisant jaillir une source devant une femme qui recueille l’eau dans une cruche, sainte Anne offrant un regard plein de tendresse à Marie et Notre-Dame de Bonne Encontre, une Vierge à l’Enfant remarquable par la finesse de ses traits et le charme souriant des visages. 

Des descriptions anciennes de Saint-Vénérand font état de nombreux tableaux. Le seul actuellement présent dans l’église est celui de l’Annonciation, dû en 1618 à Jean Boucher, un peintre de Bourges.

Devant l’ange, tête baissée, qui tient un rameau d’olivier dans la main, Marie a un visage serein et regarde vers Dieu, représenté par une source lumineuse où se distingue la colombe de l’Esprit saint. Des angelots expriment le bonheur que cet événement apporte au monde. Au premier plan, un vase contient des fleurs de lys, symbole de la virginité de Marie. Plus originale, la présence de la croix et d’une couronne d’épines signifie que l’Annonciation ne prend son sens qu’avec la crucifixion et la rédemption.

L’épreuve de la Révolution

Après le vote de la constitution civile du clergé qui réorganise l’église catholique de France sans consulter le pape, la Constituante oblige les curés et vicaires à prêter début 1791 un serment d’obéissance aux autorités civiles ; les prêtres de la paroisse saint-Vénérand refusent ou prononcent un serment avec des restrictions qui en font des réfractaires, donc des démissionnaires. Dans le cadre d’un évêché constitutionnel de la Mayenne, non reconnu par Rome, on élit un curé à Saint-Vénérand, Charles d’Orlodot né dans la Meuse, qui met en place une paroisse constitutionnelle sans pouvoir empêcher certains fidèles de faire confiance à des réfractaires qui vivent dans la clandestinité.

La fermeture au culte de l’église Saint-Vénérand en février 1794 permet aux autorités révolutionnaires de l’utiliser pour diverses fonctions : réunion d’assemblées administratives et de clubs révolutionnaires, magasin de fourrage, abri temporaire pour des animaux, logement de prisonniers de guerre.

À partir de 1792, la révolution persécute le clergé réfractaire. Comme beaucoup de prêtres, le clergé de Saint-Vénérand est condamné à l’exil ; ceux qui sont malades ou trop âgés restent à Laval mais sont internés. Parmi les quatorze prêtres guillotinés à Laval le 21 janvier 1794, pour avoir refusé de prêter le serment demandé, deux résident sur la paroisse de Saint-Vénérand au début de la Révolution : François Duchesne, né à Saint-Vénérand en 1736 et chapelain de la collégiale Saint-Michel ainsi que Julien Morin, né à Saint-Fraimbault-de-Prières, qui, à cause de sa faible santé, est accueilli chez son frère à Saint-Vénérand. Ces deux Martyrs de Laval sont béatifiés par Pie XII le 19 juin 1955.

Un décret de la Convention du 21 février 1795 reconnaissant le principe de la liberté des cultes à certaines conditions, la paroisse constitutionnelle de Saint-Vénérand reprend ses activités sous la direction de d’Orlodot. Pour rendre l’église au culte, le curé remet l’église en état. Mieux, soucieux de la préservation du patrimoine, il récupère pour Saint-Vénérand des œuvres d’art qu’il sauve de la destruction et qui embellissent son église : l’autel des chanoines de Saint-Tugal, la statue de Notre-Dame de Bonne Encontre et une chaire que la paroisse a longtemps utilisée, sauvées de l’église des Jacobins à l’emplacement de l’actuelle préfecture, une chasse en bois doré que l’on a coupée pour former deux reliquaires en provenance de Saint-Denis-du-Maine ; les stalles actuellement dans le chœur viennent du couvent des clarisses de Patience.

D’Orlodot souhaite le retour à Laval de Villar, un ancien professeur du collège de la Flèche, élu en 1791 évêque constitutionnel de la Mayenne mais qui, devenu en septembre 1792 député de la Convention, reste à Paris comme membre du comité d’instruction publique. Avec le soutien du métropolitain de Rennes, Mgr Le Coz, le curé de Saint-Vénérand d’Orlodot se fait élire évêque de la Mayenne en février 1799 ; l’un de ses quatre vicaires généraux est Jean-René Cosnard, natif de Saint-Vénérand. Son autorité spirituelle est reconnue par un petit nombre de prêtres.

Après la signature du Concordat en juillet 1801, on met en place une nouvelle carte des diocèses et un nouveau clergé ; l’évêché de la Mayenne créé en 1791 par la constitution civile du clergé disparaît et le département est intégré dans l’évêché du Mans, reconnu par le pape comme par les autorités civiles. Le titulaire en est Mgr de Pidoll qui ne reconnaît pas les évêques non canoniques élus pendant la Révolution ; quand il vient à Laval, le 17 août 1802, pour instituer le clergé concordataire, il est accueilli par d’Orlodot qui veut lui remettre ses pouvoirs mais l’évêque du Mans le rabroue ainsi : « Monsieur, je n’ai rien à recevoir de vous, je suis le successeur de Mgr de Gonssans [évêque du Mans en 1789] et non pas le vôtre ».

Au XIXe siècle : Saint-Vénérand, la grande paroisse lavalloise

Après la Révolution, la préfecture de la Mayenne s’installe près de Saint-Vénérand à l’emplacement du couvent des Jacobins. Peu après la chute de Napoléon Ier, deux institutions religieuses s’implantent près de l’église paroissiale : la maison Saint-Michel en 1816 qui accueille des jésuites dans l’ancienne collégiale et la Miséricorde, un établissement fondé en 1818 par Thérèse Rondeau qui se voue à l’éducation des jeunes filles en difficulté et qui achète en 1821 un hôtel particulier situé rue de Paradis.

Avec la construction du Pont-Neuf de 1812 à 1824, l’espace bâti de la paroisse Saint-Vénérand déborde le quartier du Pont-de-Mayenne pour s’étendre vers le nord. L’espace urbain s’agrandit encore à la suite de la création de la gare des chemins de fer en 1855 puis de l’annexion en 1863 d’une partie de la commune de Changé où se trouvent les filatures de Bootz. Venant de l’autre rive de la Mayenne, l’institution libre de l’Immaculée Conception s’installe en 1870 rue Crossardière et devient le grand établissement catholique lavallois pour les garçons.

Au rythme de l’essor démographique de la paroisse, l’église Saint-Vénérand s’embellit et s’agrandit. Pendant la première moitié du XIXe siècle, le chœur est pavé de grands carreaux de marbre noir et blanc ; des bienfaiteurs paient les vitraux au-dessus des autels sur les côtés du chœur ; une statue en marbre blanc de la Vierge immaculée est érigée à la suite du vœu de 1835 pour que la paroisse soit épargnée d’une épidémie de choléra.

De 1846 à 1875, le curé de Saint-Vénérand, François Gérault, restaure et adapte son église selon les besoins et les goûts de son époque. Il fait percer deux portes latérales sur la rue du Pont-de-Mayenne ; des vitraux sont posés au fond du chœur et sur les murs de la nef ; une réorganisation du chœur réduit le nombre des retables et transfère à Brée celui du maître autel. Attiré par le néo-gothique, le curé Gérault cache en 1854 le bois du transept et de la nef par des voûtes en briques couvertes de plâtre.

Pour accueillir à Saint-Vénérand les fidèles de son immense paroisse, le curé fait construire en 1869-1870 deux nefs latérales communiquant avec la nef principale par de grandes arcades. Cette réalisation modifie l’architecture générale que l’église a conservée depuis sa construction.

L’abbé Gérault est au cœur des grands événements de cette période : il est le porte-parole de la délégation envoyée à Napoléon III pour l’érection d’un évêché en Mayenne ; il bénit la gare et reçoit l’Empereur ; et c’est lui qui accueille le 18 novembre 1855 Mgr Wicart, le premier évêque canonique qui arrive à Laval.

Un nombreux clergé anime au XIXe siècle la vie spirituelle de la paroisse Saint-Vénérand. Dans les années 1870, le curé est assisté de cinq vicaires et il peut compter éventuellement sur l’aide ponctuelle de cinq prêtres habitués ; de 1875 à 1882, l’un de ces vicaires est l’abbé Angot, le prêtre-historien auteur du Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne. Créé en 1876, un Cercle catholique des ouvriers organise des conférences et propose des rencontres entre hommes venant des classes dirigeantes comme des classes populaires. Saint-Vénérand crée en 1892 le premier patronage paroissial de Laval, appelé Saint-Louis-de-Gonzague avant de devenir en 1910 les Francs-Archers de la Bonne Lorraine. Un grand nombre de jeunes fréquente cette œuvre qui dans la seconde moitié du XXe siècle se transforme en association sportive.

XXe siècle : une paroisse Saint-Vénérand aux dimensions réduites

La création de la paroisse Saint-Pierre en 1900 suscite l’incompréhension à Saint-Vénérand. Le curé de l’époque, l’abbé Huignard, est réticent mais il accepte par obéissance envers son évêque. En revanche, la fabrique manifeste dans les journaux une opposition qui s’articule autour de deux idées ; beaucoup considèrent que si l’essor du nord-est de Laval nécessite un nouveau lieu de culte, une simple chapelle de secours aurait l’avantage de maintenir l’unité de la paroisse tout en y permettant la célébration d’offices religieux par un vicaire de Saint-Vénérand. L’autre argument est financier ; la réduction du nombre de fidèles à Saint-Vénérand provoque inévitablement une diminution de ses ressources alors que les besoins d’entretien sont identiques pour une église qui est un mauvais état. Chez certains paroissiens de Saint-Vénérand l’amertume met du temps à se dissiper.

La construction à Laval du quartier Saint-Nicolas conduit en 1970 à la création de la paroisse Sainte-Thérèse sur un espace desservi auparavant par Saint-Vénérand. La décision de l’évêché apparaît comme une évidence alors que l’urbanisation s’y développe à un rythme accéléré et que deux quartiers à la périphérie de Laval ont bénéficié de la même mesure les années précédentes.

On observe aussi une diminution de la population résidente de Saint-Vénérand comme dans toutes les paroisses de centre-ville.

XXe siècle : une église enfin restaurée

Les curés successifs au XIXe et au XXe siècle évoquent fréquemment le délabrement de l’église Saint-Vénérand. On répare dans l’urgence, par exemple en 1929 quand on s’aperçoit que le clocher s’incline dangereusement. En février 1978, alors qu’on se décide enfin à refaire la toiture, un ouvrier charpentier traverse la voûte et se blesse grièvement ; l’église est fermée pendant quelques mois et les offices sont transférés dans la chapelle Saint-Julien.

De 1978 à 2006, avec le soutien et sous la direction des Monuments historiques, plusieurs tranches de travaux rénovent totalement Saint-Vénérand. Les retables sont nettoyés et brillent de la splendeur de leurs origines. La voûte à caissons en tuffeau au-dessus du chœur retrouve son blanc du XVIe siècle et suscite l’étonnement et l’admiration. Le choix judicieux de redonner à cette église son aspect originel entraîne la disparition des nefs latérales édifiées en 1869-1870, qui ne sont d’ailleurs plus utiles étant donné la baisse de l’affluence aux offices. Dans le même esprit, la voûte en brique et plâtre sur le transept et la nef est enlevée pour faire réapparaître les lambris du XVIe siècle qui demandent cependant une rénovation presque totale. Les verrières du transept sont transportées dans un atelier spécialisé pour qu’elles retrouvent leur coloris. Quelques vitraux récents introduisent avec harmonie une touche de modernité. On refait aussi avec bonheur les enduits sur les murs.

L’orgue acheté en 1903, qui connut de nombreuses péripéties commerciales et juridiques jusqu’en 1921, n’est pas classé par les Beaux-Arts ; son utilisation étant actuellement interdite parce que dangereuse, il attend un financement privé pour sa remise en état.

Pour achever cette longue campagne de restauration, la paroisse dote en décembre 2013 l’église Saint-Vénérand d’un nouvel autel en accord avec la décoration du chœur, à la satisfaction des fidèles et des visiteurs. En 1998, Saint-Vénérand et Saint-Pierre sont réunies pour former la nouvelle paroisse Saint-Pierre-Saint-Vénérand

                       

                      L’Église Saint-Pierre  

                                                            

Construite en deux étapes, 1900 pour la nef et 1960 pour le chœur-transept, l’église Saint-Pierre à Laval nous plonge dans l’histoire du XXe siècle à travers ses dimensions religieuse, politique et artistique.

Un besoin pastoral dans un nouveau quartier

La croissance urbaine de Laval au XIXe siècle fait apparaître la nécessité de construire une nouvelle église sur la rive gauche de la Mayenne. La percée d’une nouvelle traverse routière, dont la rue de la Paix constitue le principal tronçon sur la rive gauche, l’essor de la filature de Bootz, puis la mise en service de la gare ferroviaire en 1855 étendent l’agglomération lavalloise vers le nord-est ; le lotissement du quartier situé entre la gare et la Mayenne s’effectue pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Cette extension urbaine a justifié dès 1863 le transfert à la commune de Laval de la portion de Changé urbanisée en continuité du chef-lieu du département. La gare des chemins de fer départementaux, dite aussi gare des tramways, mise en service en 1900, renforce encore l’attraction du quartier.

Comme la rive gauche de Laval, sauf Thévalles, appartient à Saint-Vénérand, cette paroisse est à la fin du XIXe siècle la plus peuplée de Laval, avec 11 600 âmes, loin devant Notre-Dame (des Cordeliers) avec 7 500, la Trinité (Cathédrale) avec 5 800 et Avesnières qui n’en regroupe que 4 000. La construction en 1870 de deux basses-nefs agrandissant l’église de Saint-Vénérand permet certes d’accueillir un plus grand nombre de fidèles mais ne répond pas à toutes les attentes, à une époque où on est attaché à la vie de son quartier. De plus, l’implantation d’une nouvelle église doit être le signe d’une présence catholique près de la gare et de Bootz, où vivent de nombreux ouvriers et des employés de chemin de fer, dont nombre d’entre eux sont détachés de toute pratique religieuse.

L’essor de ce quartier nord-est de Laval conduit le premier évêque du diocèse, Mgr Wicart, à envisager dès 1874 la construction d’une église dans le quartier de la gare ; l’opposition de M. Gérault, curé de Saint-Vénérand, est si vive que l’évêque n’insiste pas. L’affaire traîne jusqu’à l’arrivée de Mgr Geay à Laval en 1896.

Mgr Geay face au projet concurrent de l’Immaculée Conception

Quand il était curé de Sainte-Anne-du-Sacré-Cœur à Lyon, une paroisse ouvrière regroupant 13 000 habitants, l’abbé Geay l’a divisée en fondant Notre-Dame de Bellecombe. Sa démarche est appréciée puisqu’il est ensuite nommé curé de la primatiale Saint-Jean à Lyon. En arrivant à Laval, le nouvel évêque se promet de réaliser le projet de Mgr Wicart : créer une paroisse dans le nouveau quartier de la gare et de Bootz.

Beaucoup d’obstacles doivent être surmontés : le coût de la construction d’une église, les réticences probables de la paroisse Saint-Vénérand, les contraintes administratives imposées par le concordat de 1801. Mais la difficulté majeure réside dans une opposition farouche dont le foyer est l’Institution libre de l’Immaculée Conception.

Aux côtés de l’abbé Blu, le directeur de cette institution scolaire, se trouve un prêtre dynamique, le supérieur, l’abbé Hamelin, de la congrégation des pères de Pontigny. La chapelle néo-gothique construite en 1876 est trop petite pour les 300 élèves d’autant qu’elle est ouverte au public, c’est-à-dire que des catholiques peuvent, le dimanche, pour des raisons de proximité ou de sensibilité politico-religieuse, s’y rendre pour assister à la messe. De plus, les familles qui font confiance au père Hamelin et qui fréquentent la chapelle de son établissement sont majoritairement conservatrices ; leurs convictions politiques royalistes divergent fondamentalement de celles de Mgr Geay, favorable au ralliement à la République, orientation conseillée aux catholiques français par le pape Léon XIII en 1892.

Les ambitions du père Hamelin se dévoilent quand il entreprend en 1897 la construction d’une nouvelle chapelle dont les dimensions dépassent les besoins d’un établissement scolaire, même en essor ; on devine que l’idée du supérieur de l’Immaculée Conception est d’y accueillir de nombreux fidèles mayennais ayant la même sensibilité que lui ; la grande chapelle de l’Immaculée Conception pourrait même devenir une église de secours pour le nouveau quartier, voire sous certaines conditions une église paroissiale ; il mettrait ainsi en difficulté Mgr Geay dans son projet de construire une nouvelle église dans le nord-est de Laval .

 Dès lors, un rude conflit oppose Mgr Geay et le père Hamelin ; s’affrontent alors des sensibilités religieuses, des forces politiques, des intérêts socio-économiques et des tempéraments. On attaque la personne de Mgr Geay. Cette agitation, qui tourne parfois au scandale, illustre le climat exécrable qui règne alors dans le diocèse. Malgré les difficultés, l’évêque de Laval parvient en deux ans, de 1898 à 1900, à construire l’église Saint-Pierre. Au-delà de la dimension pastorale, il y voit l’occasion d’affermir son autorité et d’inscrire son pouvoir dans la pierre.

L’église Saint-Pierre : un projet monumental

L’emplacement de la future église, qui s’appellera Saint-Pierre en référence à la papauté mais aussi probablement au prénom de Mgr Geay – Pierre-Joseph – est un rectangle entre la rue de l’Alma et la rue Magenta, à environ deux cents mètres de la gare, en bordure d’une rue passagère. Les transactions commerciales ne rencontrent aucun obstacle et la localisation semble convenir à tous.

En l’absence de subvention publique de la part de l’État et de la ville, le financement est seulement privé. Le montage est le suivant : une société civile constituée par quelques prêtres et quelques laïcs achète le foncier ; la construction du bâtiment est financée par l’évêché, au moyen d’un legs fait en 1876 par madame Sosson, une habitante du quartier de Bootz. ; on compte sur la générosité des fidèles pour équiper et embellir l’église.

L’architecte de l’église Saint-Pierre est Eugène Hawke qui a tracé les plans de nombreuses églises en Mayenne dont la basilique de Pontmain, et qui est considéré alors comme une référence locale en matière d’édifices religieux ; son matériau de prédilection est le granite ; le maître d’œuvre est l’entrepreneur Brisard, habitant Argentré. Curieusement Hawke et Brisard conduisent parallèlement les travaux du projet concurrent, la nouvelle chapelle de l’Immaculée Conception.

 L’édifice prévu a des dimensions impressionnantes : une longueur d’environ 50 mètres, une nef large de 12 mères et un clocher culminant à 45 mètres. La façade présente deux niveaux à trois baies surmontés d’un fronton triangulaire ; elle est encadrée de deux tours légères à section carrée puis octogonale surmontées d’un clocheton couvert d’écailles, à la manière de certaines églises médiévales du Poitou et du Périgord ; ces tours sont reliées par une galerie. L’ensemble est sobre et équilibré. À l’intérieur, la nef comprend quatre arcades plein cintre ; elles sont aveugles au premier niveau et éclairées au second ; des piliers massifs sont prolongés par de puissantes arêtes qui supportent des voûtes élevées.

Le plan est en croix latine ; une nef unique accueille les fidèles. L’originalité réside dans le clocher ; il est décalé par rapport à l’axe de la nef et une tour supporte ce que La Semaine Religieuse du 14 avril 1900 appelle un « magnifique campanile » en forme de coupole étroite, assez proche de celui de Saint-Laurent-sur-Sèvre en Vendée, achevé quelques années auparavant.

On parle d’une église romano-byzantine ; il s’agit en réalité d’une variante de ce style mieux représenté à Laval par la chapelle Saint-Julien construite à la même époque par Léopold Ridel.

10 avril 1900 : bénédiction de l’église Saint-Pierre

Pour Mgr Geay, la création de la paroisse Saint-Pierre est une priorité. À la fin de l’année 1898, des messes sont célébrées le dimanche dans un bâtiment aménagé en chapelle provisoire. Dès que la nef de l’édifice est achevée, on estime qu’il est possible d’en faire une église paroissiale. On apporte deux explications : prendre de vitesse le chantier de la chapelle de l’Immaculée Conception et le manque d’argent pour achever la construction de l’église Saint-Pierre selon le projet initial. Le transept, le chœur et le clocher prévus par Hawke ne seront jamais construits. Une fabrique devient propriétaire d’une partie du terrain de la société Saint-Pierre ainsi que de l’église.

En vertu du régime concordataire, la création de la paroisse Saint-Pierre se fait en deux temps. Un décret du ministère de l’Intérieur et des Cultes, daté du 19 janvier 1900 précède la création épiscopale de la paroisse Saint-Pierre à Laval. Il s’agit administrativement d’une chapelle paroissiale, non d’une cure ou d’une succursale ; ce n’est pas l’État mais l’évêché qui assure le traitement du prêtre qu’on appelle curé.

Le 16 avril 1900, l’abbé Brodin est installé curé de la paroisse Saint-Pierre par M. Barré, curé-archiprêtre de la Cathédrale, en présence de Mgr Geay ; c’est un ancien vicaire de Saint-Vénérand qui a dirigé le patronage de Saint-Louis-de-Gonzague et qui a le contact facile ; il est un prêtre dévoué et travailleur ; il dispose d’un capital de sympathie qui facilite sa tâche en désamorçant les oppositions et les rancœurs. La presse n’évoque pas ses relations avec son confrère de Saint-Vénérand, l’abbé Huignard.

Les débuts de la nouvelle paroisse

Le curé et les laïcs financent les travaux d’équipement et la décoration de l’église Saint-Pierre. La fabrique assure le pavage, construit une tribune, installe des appareils à gaz pour l’éclairage et répare dès 1903 la cloison provisoire qui ferme l’église. L’installation de cloches contribue à renforcer l’ancrage de l’église Saint-Pierre dans le quartier de la gare et de Bootz.. Quatre cloches arrivent de Nancy en juillet 1900 et sont installées en septembre dans un beffroi provisoire de 11 mètres situé derrière l’église, en attendant l’achèvement des travaux de l’édifice. Le 23 octobre 1904, l’orgue de Saint-Pierre est inauguré ; il a été donné à la fabrique paroissiale par les religieuses de Haute-Follis et remis en état par la maison Debierre à Nantes.

Le petit sacre, le deuxième dimanche de la Fête-Dieu, marqué par une procession dans chaque paroisse, est l’occasion pour le clergé et les fidèles de manifester le dynamisme de leur communauté.

Le Journal La Mayenne, dans son édition du 26 juin 1906, décrit ainsi ce grand événement : « La procession de Saint-Pierre s’est mise en marche à 9 h.1/2, rehaussée par le concours de l’excellente harmonie du Collège de l’Immaculée Conception.

M. Brodin portait le Saint-Sacrement.

Le premier reposoir, très frais et très élégant, consacré à Jeanne d’Arc, était sous la vérandah du collège de l’Immaculée Conception ; le second, rue de la Paix, très gracieux, comme toujours, chez Mlle Camus [fille du premier président de la fabrique de Saint-Pierre, Alfred Camus, 51, rue de la Paix, décédé en 1903] ; le troisième occupait la nouvelle cour de la gare des chemins de fer de l’Ouest ; il était vraiment remarquable, et les dessins de son parterre, avec la devise Dieu et Patrie, et surtout la locomotive Ouest [de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest], ont obtenu l’assentiment général ».

A partir de 1902, la rue de la Paix est parcourue par les processions des deux paroisses, le reposoir de droite étant pour Saint-Vénérand et celui de gauche pour Saint-Pierre.

Le taux de pratique religieuse dans la paroisse Saint-Pierre donne lieu à une polémique dans la presse. Les adversaires de Mgr Geay ironisent sur le bienfait pastoral de la création de la paroisse Saint-Pierre ; la composition sociologique des quartiers de la gare et de Bootz peut expliquer une affluence relativement faible aux offices. Cependant, la paroisse apparaît dynamique ; on parle souvent dans la presse de son patronage et de sa chorale. En 1902, le curé fait imprimer des images du Sacré-Cœur et les distribue lui-même dans toutes les maisons. Lorsqu’il ne peut voir les familles, il laisse une carte rédigée ainsi :

« L’abbé V. Brodin

Curé de Saint-Pierre

Visite actuellement sa paroisse et regrette bien vivement de ne vous avoir pas rencontré. Il aurait été heureux de vous voir, vous et votre famille, et de vous assurer de tout son dévouement. Il espère que vous serez fidèle à Saint-Pierre, et que vous viendrez assister aux offices de la Paroisse dans votre belle église ».

Après l’inventaire de 1906, en l’absence d’association cultuelle, l’église Saint-Pierre possédée par la fabrique devient propriété de la commune de Laval.

1960 : agrandissement de l’église Saint-Pierre

Depuis 1900, on a l’ambition d’achever l’église Saint-Pierre qui se limite à la façade et à la nef du projet de Hawke. La croissance démographique de Laval se traduit à la fin des années 1950 par un doublement du nombre des habitants de la paroisse par rapport à 1900 ; le lieu de culte de la paroisse est trop petit pour accueillir l’afflux des fidèles. Le curé, Paul Poulain, soutenu par Mgr Rousseau, évêque de Laval, entreprend d’agrandir l’église Saint-Pierre en l’allongeant d’un chœur-transept.

Par la délibération de son conseil municipal en date du 12 avril 1957, la ville de Laval, propriétaire du site, permet l’extension de l’église Saint-Pierre par l’intermédiaire d’un bail emphytéotique de 99 ans, c’est-à-dire que la paroisse – plus exactement l’association diocésaine de Laval qui gère ses finances – peut, sans verser de loyer, construire un bâtiment qui reviendra au propriétaire à l’expiration du bail.

Une autre décision de la ville de Laval en 1958 permet à la municipalité de participer financièrement à la construction d’une nouvelle sacristie en compensation de la suppression de l’ancienne qui était un appentis derrière le pignon du fond de l’église.

Si le père Poulain apparaît comme le second fondateur de l’église saint-Pierre, Pierre Vago en est le second architecte ; il est connu pour être l’architecte de la basilique saint Pie X à Lourdes. À Saint-Pierre, il travaille dans un contexte qui a bien changé depuis 1900 ; il est impossible, au point de vue financier comme au point de vue esthétique, de reprendre le projet de Hawke. En soixante ans, on passe de l’imitation des styles passés au modernisme architectural ; au granite succède le béton.

L’agrandissement de l’église Saint-Pierre respecte les lignes orthogonales ; c’est un carré privilégiant l’espace et la luminosité, couvert par une terrasse, supportée par huit colonnes à section rectangulaire situées près du pourtour. Les parois latérales sont ajourées à la façon d’une gigantesque dentelle de béton qui laisse pénétrer la lumière. Les espaces vides sont occupées par environ cinq mille petits vitraux dont certains motifs reproduisent la clé et le poisson de Saint-Pierre. Le nouvel autel en pierre blanche est simple. La disposition générale de l’agrandissement donne la priorité à la visibilité pour une bonne participation des fidèles aux offices. On ne construit pas de clocher.

L’autel est consacré le vendredi 28 octobre 1960 par l’évêque-coadjuteur, Mgr Guilhem ; le dimanche 30 octobre, c’est l’évêque, Mgr Rousseau, qui inaugure ce nouvel édifice qui peut accueillir plus de 900 personnes. Une grande kermesse rassemble les fidèles et les amis de la paroisse ; les bénéfices contribuent partiellement au financement des travaux.

1963 : mettre en harmonie les deux parties de l’église

Deux périodes, deux architectes, deux styles : l’église Saint-Pierre est achevée en 1960. Mais il apparaît alors nécessaire d’harmoniser les deux parties de l’édifice pour en faire une église accueillante et fonctionnelle. C’est l’objectif des travaux effectués en 1963. Dans la partie 1900, un plafond en béton coupe en hauteur la nef, au niveau de la toiture en terrasse de la partie neuve. Le volume est verticalement unifié, la nef s’élargissant dans le chœur-transept ; le chauffage s’en trouve aussi facilité. Cependant, alors que l’intérieur de l’ancienne église Saint-Pierre était haut et bien éclairé, la nouvelle nef est basse et sombre malgré des pavés de verre qui apportent un peu de clarté.

La même année, d’autres transformations donnent à l’église Saint-Pierre son aspect actuel.   Pour protéger de l’extérieur le lieu de prières, un narthex, sorte de vestibule, est aménagé avant l’entrée dans la nef ; on y édifie à droite un baptistère. Dans la nef de la partie ancienne, le sol est légèrement incliné pour permettre une meilleure visibilité. La simplicité va jusqu’au dépouillement ; l’enduit à faux joints qui recouvrait les murs de la nef est enlevé pour faire apparaître les pierres ; le gris du granit et du béton fait ressortir le blanc de l’autel. Pendant plusieurs années, la seule statue présente dans l’église était celle de Notre-Dame de Pontmain.

En 1998, Saint-Pierre et Saint-Vénérand sont réunies pour former la nouvelle paroisse Saint-Pierre-Saint-Vénérand. Depuis cette date, quelques modifications : deux statues sont placées dans le chœur, le Christ Sauveur pour fêter le deuxième millénaire et une Vierge à l’Enfant alors que le baptistère ramené dans le chœur est remplacé à l’entrée par une statue de Notre-Dame de Pontmain. Un podium en bois facilite la circulation autour de l’autel.